[RÉFLÉXIONS] Les hommes et le féminisme

L’impossible critique des hommes

Il y a quelques temps, au cours d’une discussion avec des proches, on m’a fait comprendre que j’étais officiellement passée dans la catégorie “féministe radicale”, celle des “trop féministes”. On m’a dit qu’on ne pouvait plus parler avec moi, que j’avais des idées arrêtées et que, de toute façon, je n’aimais pas les hommes, que je les mettais tous dans le même panier. #NotAllMen : le point Godwin du débat féministe était atteint.

C’est si facile d’obtenir le badge “trop féministe” quand on est femme. Si facile de ne pas être écoutée parce que reléguée à la case “misandre”. Le féminisme c’est ok, c’est même peut-être un peu à la mode, mais critiquer TOUS les hommes là, ho, quand même, faudrait pas aller trop loin non plus.

On se serait trompé sur la définition du patriarcat ? Parce qu’apparemment, ce ne serait pas “une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes” mais “par les hommes sauf quelques-uns qui sont gentils”.

Par le plus grand des hasards, il s’avère souvent que ce sont les hommes qu’on aime (parce que oui, il y a des hommes qu’on aime) : les pères, les frères, les petits-amis, les bons copains. Eux “ça va”, même s’ils ont vécu dans le même système hétéropatriarcal que tous les autres et bénéficient des privilèges liés à leur sexe dans leur vie de tous les jours, “eux, ils ont compris”. Même si leurs paroles et leurs actes oppressent parfois des femmes “eux, ils font des efforts”. Même si on passe beaucoup de temps à leur expliquer calmement pourquoi ils sont à côté de la plaque sur telle ou telle réalité qui nous concerne, ce n’est pas grave, “eux, il faut les encourager”.

Non seulement il faut les féliciter d’avoir un comportement normal, mais il faut aussi les défendre devant les féministes extrémistes parce que “eux, ils essayent”. Ainsi, l’homme qualifié de “féministe parce qu’il fait des efforts” se retrouve doublement privilégié et plus difficile encore (impossible ?) à critiquer.

De la semantique à la pratique : les hommes peuvent ils être féministes ?

« Homme féministe », cet oxymore

Le féminisme, pour ces hommes-là, c’est une qualité, là où ça commence à être un vilain défaut très rapidement pour les femmes (les fameuses qui sont “trop” féministes). Le féminisme, pour ces hommes-là, c’est un loisir, une curiosité intellectuelle. Ce n’est pas une réalité profonde, une oppression systémique qui régit leur vie de tous les jours.

Ils peuvent lire sur le harcèlement de rue, éventuellement en être témoin, ils ne le subiront pas pour autant en allant se promener. Par conséquent, quand ils en parlent, c’est toujours de manière théorique. Théories qui balayeront certainement le vécu des femmes lors d’une future discussion à ce sujet. Parce que eux, ils sont féministes, ils sont renseignés, ils ont lu à ce sujet, ils le comprennent…peut être même mieux que les femmes elles-mêmes.

Non, un homme ne peut pas être féministe, pas sémantiquement parlant en tout cas. Le féminisme est une lutte pour l’abolition des privilèges dont les hommes bénéficient. Si on s’en tient aux mots et aux définitions, une « homme féministe » est donc un bel oxymore.

Certains hommes peuvent vouloir comprendre, « faire des efforts » (quelle tristesse cette expression), voire même devenir des alliés du féminisme. Mais, quoi qu’il arrive, le patriarcat ne les oppressera pas quotidiennement. Ils ne le subiront jamais le sexisme, ne seront pas discriminés à l’embauche, sous-payés, sous considérés, marginalisés s’ils n’ont pas d’enfants, etc.

L’homme est un rouage du système patriarcal qui se perpétue à travers lui, qu’il le veuille ou non. Alors certes, « il n’a pas choisi d’être dans le camp des oppresseurs », mais les femmes n’ont pas non plus choisi d’être dans celui des oppressées.

Si on lâche la sémantique pour se concentrer sur la pratique, les constats sont les mêmes. Plusieurs chercheurs ont ainsi observé que, dans les mouvements féministes mixtes, on retrouve les mêmes rapports de domination que dans la société (ce qui colle au reste de ce discours : le patriarcat étant systémique, il s’insinue en chacun et se retrouve donc même dans les milieux militants qui essayent de lutter contre).

Ce n’est pas parce qu’un homme soutient les femmes qu’il va soudainement être projeté à leur place dans la société, subir le sexisme et être délesté de ses privilèges. Son combat pour le féminisme revêt forcément une réalité différente. Et, comme la langue française est bien faite, quand on veut qualifier des choses différentes, on n’utilise pas les mêmes mots. Un homme sera donc un allié du féminisme, une femme une féministe, point.

Devenir un bon allié

Différence sémantique et société patriarcale ne doivent pas empêcher les hommes révoltés par le sexisme de contribuer à la suppression des inégalités de genre. Pour ceux qui voudraient ajouter leur pierre à l’édifice, voici quelques pistes pour devenir un bon allié du féminisme :

  • S’informer : livres, documentaires, chaînes YouTube, émissions de radio, podcast, articles de journaux, comptes Instagram ou Twitter, etc. Avec la quantité de contenus qui existe actuellement, pas d’excuse. La majorité d’entre eux sont parfaitement accessibles à des « débutants » dans le domaine et disponibles gratuitement. Il y a par exemple le podcast Les Couilles Sur La Table, pour n’en citer qu’un.
  • Écouter les personnes concernées quand elles parlent de sujets féministes. Écouter et généralement se taire, ne pas remettre en question le vécu de la personne, éviter le débat si le moment n’est pas approprié.
  • S’indigner, reprendre ses collègues et ses proches quand ils tiennent des propos sexistes (ne rien dire dans ce cas reviendrait à approuver les dits propos). C’est d’autant plus important que les hommes ont plus tendance à écouter un autre homme.
  • Transmettre aux autres hommes, puisqu’ils vous écouteront plus qu’une femme qui parle de féminisme. Je pense même qu’il s’agit là de la mission principale des alliés du féminisme.
  • Favoriser le terme « allié », car il prouve que vous, les hommes, avez compris que vous n’êtes pas les premiers concernés par le sexisme, mais que vous apportez votre soutien à la cause malgré tout.

Arrêter de vouloir convaincre les hommes (ou comment lutter plus efficacement)

Quitte à parler de choses qui dérangent, je lance un nième pavé dans la mare : a-t-on absolument besoin de l’assentiment et de l’appui des hommes pour mener à bien nos luttes féministes ? À en croire certains articles et discours, « on n’y arrivera pas sans les hommes » ou « on a besoin de tout le monde pour changer les choses en profondeur ». Plus le temps passe, plus je crois qu’on fait fausse route avec des affirmations de ce type.

Non seulement les femmes peuvent parfaitement mener leurs luttes sans les hommes, mais peut être même qu’elles y arriveront mieux ainsi. Parce que pour avoir l’appui des hommes, il faut faire beaucoup de pédagogie. Et la pédagogie, ça prend du temps et énormément d’énergie pour un résultat plutôt faible. C’est encore plus complexe parce qu’il ne s’agit pas simplement d’inculquer des notions à une personne lambda, mais d’expliquer à une catégorie de personne à qui le système actuel profite pourquoi elle devrait lutter contre.

Qui peut vraiment penser que qu’une personne qui bénéficie d’un système sera aussi efficace pour le détruire qu’une personne qui le subit ? Spoiler alert : pas grand monde.

Alors plutôt que d’allouer une énergie considérable à expliquer aux hommes ce qu’est le patriarcat et comme il nous oppresse au quotidien, pourquoi ne pas l’investir dans des actions qui font concrètement changer les choses ? Pourquoi ne pas cesser les débats stériles (et parfois violents) avec les hommes qui nous entourent (et parfois qu’on aime) pour agir dans une association d’aide aux femmes victimes de violences au sein du couple ou participer aux décisions pour plus d’égalité dans notre entreprise ou notre ville (ce ne sont que des exemples) ?

Il ne s’agit pas de haine ou de rejet des hommes, il s’agit plutôt de recentrer notre militantisme vers des actions plus efficaces et moins énergivores. En arrêtant de vouloir sans arrêt embarquer les hommes dans un combat contre un système qui leur est bénéfique, on se fatiguera moins, on sera plus efficace et on apaisera par la même occasion nos relations avec notre entourage masculin.

Pour tirer le fil et aller plus loin :


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