[RÉFLEXIONS] La culpabilisation écologique

Selon une croyance largement répandue, “tous les petits gestes comptent” lorsqu’on parle du climat et de l’écologie. Un discours inspiré du “sois le changement que tu veux voir dans le monde” de Gandhi et renforcé par la légende amérindienne du colibri popularisée par Pierre Rabhi

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! « . Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

Mythe du Colibri

Mais quel est réellement l’impact de ces petits gestes ? Le colibrisme peut-il changer le monde ?  Que se cache-t-il derrière cette injonction à « faire sa part » ?

Un problème d’échelle

D’après Julien Vidal, créateur du blog Ça commence par moi et auteur du livre éponyme, si tous les Français adoptaient le mode de vie qu’il préconise, cela représenterait une économie annuelle de 583 millions de tonnes d’équivalent CO2 (soit une baisse de 80% des émissions du pays). Ça a l’air d’être beaucoup, mais c’est en réalité très peu. C’est même presque ridicule au regard des 6 milliards de tonnes d’équivalent CO2 émises par le groupe Total.

Pour bien visualiser les valeurs, reprenons la comparaison du de Cémil dans une de ses dernières vidéos :

  • 1 million de secondes = 12 jours
  • 1 millard de secondes = 31 ans

Dans notre cas, on parle donc de 583 millions d’émissions en moins si tous les Français changent leur mode de vie (sacré défi !) contre 6 milliards d’émissions produites par une seule entreprise. Vous voyez le problème ?

Alors non, les petits gestes ne sont pas la solution miracle à la crise climatique. Croire ça, c’est se dépolitiser. Le sociologue Jean-Baptiste Comby définit cette dépolitisation comme le fait de « passer sous silence les causes structurelles de la pollution : l’aménagement des villes et des transports, l’organisation du travail, le fonctionnement de l’agriculture, le commerce international, l’extension infinie du marché.»

Il y a un souci d’échelle. On fait reposer le poids d’un problème systémique et politique sur les épaules des citoyens. Cette stratégie est d’ailleurs largement utilisée par des entreprises comme Coca-Cola qui encourage le consommateur à recycler les bouteilles en plastique plutôt que de cesser d’en produire. Coca-Cola qui produit 4000 bouteilles en plastique dans le monde à chaque seconde. Cette pratique a été dénoncée par Cash Investigation dans son reportage sur le plastique.

On culpabilise le consommateur sans arrêt alors qu’il n’est pas responsable de la majorité des problèmes liés à l’écologie, ou du moins pas le responsable principal. Tout ne repose pas sur nos choix personnels. 

Campagne d’affichage métro réalisée par l’association « Gestes Propres »
(dont les mécènes sont, entre autre, Coca-Cola et Danone)

« […] la campagne d’affiches «gobelets-mégots» ne nous éduque pas. Elle nous somme. Elle nous enjoint. Elle nous montre du doigt. Elle nous culpabilise. Si la planète étouffe, c’est de votre faute, Marie Quelque chose et Paul Bidule, oui, vous, là, sur le quai. »

« […] le consommateur d’emballages plastiques est sans doute responsable, mais il est difficile de le déclarer coupable. Pire : culpabiliser Marie ou Paul revient, par vases communicants, à déculpabiliser Coca et Danone. Est-ce à dire que le consommateur-pollueur est entièrement disculpable ? Bien sûr que non. Il n’est pas un fantasme. Il est un parfait alibi. Mais un alibi n’est qu’un alibi. »

Coca, Danone, Marie et Paul – Libération
Un tweet au sujet d’un campagne McDonald’s

Tout le monde ne peut pas être écolo

Prôner le colibrisme pour tout le monde, c’est aussi oublier que la population n’est pas homogène, que nous n’avons pas tous le même milieu social, la même éducation, le même budget, le même emploi du temps, les mêmes chances. 

En France, plus de 8 millions de personnes vivent avec moins de 1000€ par mois. Quand notre budget nous permet à peine de nous nourrir, pas étonnant que manger bio, local et de saison ne soit pas une priorité.

« Sur le millier de personnes interrogées, plus de deux personnes sur dix ont déclaré avoir des difficultés financières pour s’alimenter sainement, trois fois par jour. Et chez les plus précaires, une personne sur deux est concernée. « 

Pauvreté : un Français sur cinq a du mal à s’alimenter correctement – Libération

Sans tomber dans les extrêmes, il est aussi plus difficile de se passer de sa voiture quand on vit en zone rural et que le premier magasin d’alimentation ou la pharmacie se situe à 20km. De même qu’une personne qui travaille 12h/jour avec un ou plusieurs enfants à charge n’aura peut-être pas le temps de cuisiner des bons petits plats et de fabriquer ses produits ménagers maison.

Pour une écologie bienveillante et collective

Malgré tout ce qui vient d’être dit, le colibrisme n’est pas bon à jeter à la poubelle verte, au contraire. Les petits gestes sont autant de leviers pour prendre conscience de l’impact de nos modes de vie. Chaque action écolo est une prise de conscience, un pas en avant, un espoir. C’est d’ailleurs pour ça qu’il faut encourager ces petits pas plutôt que de critiquer ce qui n’est pas fait ou montrer tout ce qu’il reste à faire. Être bienveillant·e plutôt que dans la compétition (qui n’a aucun sens ici).

En plus de soutenir les actions individuelles de chacun, quid de se réunir pour construire des solutions ensemble ? Évoluer de l’individu vers le collectif. Ne pas seulement changer ses pratiques, mais passer à l’échelle supérieure pour permettre à un plus grand nombre de pouvoir le faire également. Par exemple :

  • Faire son potager d’intérieur (action individuelle) > rejoindre une association pour monter un jardin partagé dans son quartier (action collective)
  • Manger plus de produits locaux (action individuelle) > s’impliquer dans une AMAP et soutenir des agriculteurs du coin (action collective)
  • Réduire sa consommation de poisson (action individuelle) > rejoindre une association qui milite pour une pêche durable et responsable (action collective)

Parce que les actions collectives, en plus d’avoir souvent un impact plus important, sont créatrices de lien social. Or, la solidarité est le meilleur moyen de faire face à la crise sociale et climatique en cours et à venir.

« La coopération a été, au fil de l’évolution, beaucoup plus créatrice de niveaux croissants de complexité que la compétition. Il ne fait aucun doute que l’entraide est omniprésente dans la nature. Chez les humains, elle est l’une des manifestations les plus directes de l’altruisme. Elle mène au double accomplissement du bien d’autrui et du sien propre. L’étude pénétrante de Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, qui dresse le portrait de cette autre « loi de la jungle », est donc plus que bienvenue à une époque où nous avons tant besoin de favoriser la coopération, la solidarité et la bienveillance, pour construire ensemble un monde meilleur. » 

Mathieu Ricard au sujet du livre « L’entraide, l’autre loi de la jungle »
« L’Entraide, l’autre loi de la jungle »
Pablo Servigne & Gauthier Chapelle

En bref

  1. Déculpabilisons ! Ce n’est pas parce qu’on ne fait pas notre shampoing maison ou qu’on va se dépanner chez Carrefour de temps en temps qu’on est une mauvaise personne.
  2. Attaquons-nous à la source du problème en matière d’écologie : les grosses entreprises les plus polluantes, les politiques anti-environnement de nos gouvernements, etc.
  3. Soyons bienveillants les uns envers les autres. Encourageons chaque geste et essayons de nous regrouper pour mener ensemble des actions collectives efficaces et créatrices de lien social.

Pour tirer le fil et aller plus loin :


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