[RÉFLEXIONS] Agriculture : comment en est-on arrivé là ?

Avant de critiquer le modèle agricole actuel ou de parler des nouveaux enjeux de l’agriculture en France, il est primordial de faire un peu d’Histoire. Connaître le contexte permet de savoir comment on en est arrivé là et de mieux réfléchir à l’avenir. Alors c’est parti, revenons quelques années en arrière…

Début du 20ème siècle

Voici à quoi ressemble l’agriculture française au début du 20ème siècle :

  • Environ 40% de la population française vit de l’agriculture
  • Il y a entre 2 et 3 millions de fermes
  • 85% ont une superficie de moins de 10 hectares
  • Ce sont majoritairement des fermes familiales avec un modèle de polyculture-élevage. C’est une sorte de cercle vertueux dans lequel les animaux permettent d’avoir de l’engrais pour amender les cultures, tandis que les cultures (fourrages) permettent de nourrir les animaux.

Les dynamique amorcées au cours du siècle précédent et qui ont transformé les campagnes françaises se poursuivent au début du 20ème siècle. On peut en citer trois principales :

L’exode rural

Les années 1830-1840 marque un changement dans la démographie française : l’exode rural devient supérieur au taux de croissance des campagnes. Autrement dit, les campagnes commencent à se vider.

L’amélioration du réseau de transport

Cette période est celle de « la fin des terroirs » selon l’expression d’Eugen Weber. Avec la multiplication des chemins de fer et l’aménagement des routes, les campagnes se connectent entre elles et aux reste de la France. Le troc se substitue aux échanges monétaires et le patois laisse la place au français. Tout cela entraîne une disparition des particularités villageoises et la perte de certains savoir-faire locaux.

Le développement des réseaux de transport favorise également le développement de filière agricoles et d’approvisionnement d’intrants.

La modernisation de l’agriculture

L’agriculture se modernise grâce à l’amélioration des cultures et à la mécanisation attelée. Elle se structure également grâce à la création des premiers instituts agricoles, syndicats et coopératives. Grâce à ces évolutions, les rendements augmentent, mais ils ne permettent pas à la France d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.

C’est dans ce contexte qu’éclate la première guerre mondiale. La population étant majoritairement agricole, 3,4 millions de paysans sont envoyés sur les champs de bataille. Dans les campagnes, on demande aux femmes de les remplacer pour continuer à produire de la nourriture pour les civiles et les soldats.

L’appel aux femmes de René Viviani, président du Conseil des Ministres

Entre-deux guerres

La Première Guerre mondiale a profondément bouleversé le monde rural. Beaucoup de paysans sont morts au front et les productions agricoles se sont effondrées. Les campagnes peinent à nourrir le pays.

Des femmes remplaçant les hommes pour les travaux agricoles.

La diminution de la population rurale se poursuit inexorablement. Face à cette pénurie de main d’oeuvre, les exploitations se mécanisent peu à peu, même si la traction animale reste le modèle le plus répandu.

L’État prend des mesures concernant la formation agricole. Objectif : moderniser les techniques agricoles. On voit alors se développer des entreprises spécialisées dans la sélection des plantes et la construction des machines agricoles (inspirées des États-Unis). Pour stimuler la production, le gouvernement encourage également l’usage d’engrais (encore peu répandus à cette époque).

Toute cette dynamique est stoppée nette par la Seconde Guerre mondiale et l’occupation allemande. Le régime de Vichy rappelle le rôle fondamental de l’agriculture, mais le manque de main d’oeuvre et les exigences des allemands vont limiter les ambitions du ministère de l’Agriculture.

Deuxième moitié du 20ème siècle

Contrairement à la guerre précédente, il n’y a pas de chute du nombre de paysans après 1945 (au contraire, puisque c’est le fameux baby-boom), mais plutôt une prise de conscience de la vulnérabilité de la France. Dans les années qui suivent la Libération, les citadins connaissent encore les pénuries et les tickets de rationnement. Le gouvernement engage alors des actions importantes pour encourager la productivité agricole.

La première révolution agricole a eu lieu au 18ème siècle et a été marqué par un changement des pratiques culturales (arrêt des jachères, mise en place des assolements). Au 20ème siècle, l’agriculture prend un nouveau virage avec la généralisation de la mécanisation, de la motorisation, de l’utilisation d’engrais chimiques et produits phytosanitaires. C’est ce qu’on appelle la deuxième révolution agricole.

1945 à 1960 : mécanisation lente et progressive

  • 1946 : création de l’INRA (l’Institut National pour la Recherche Agronomique)
  • 1948 : le volet agricole du plan Marshall introduit en France les maïs hybrides et les machines agricoles motorisées. L’INRA prendra ensuite le relais des recherches américaine sur les hybrides.

« Une partie de l’argent du plan Marshall est consacrée au financement de la mécanisation de la production. L’agriculteur des années 1950 qui rechignait à emprunter prend alors vite l’habitude de s’endetter pour moderniser son exploitation. Résultat : alors qu’en 1945, on dénombre en France près de 28 000 tracteurs, on en recense 1,2 million vingt-cinq ans plus tard. Quant à l’utilisation des engrais chimiques, elle décuple de 1955 à 1970. »

1962 : l’Europe agricole fait sa révolution – Le Monde

1960 à 1974 : mise en place de la politique agricole commune

Ce processus d’intensification est entièrement soutenu par les politiques agricoles. Pour mieux comprendre ces aspects, rendez-vous sur l’article sur la politique agricole commune.

  • 1960 et 1962 : lois d’orientation agricole. Edgar Pisani élabore ce qui va devenir la Politique Agricole Commune.

L’agriculture familiale en tant que mode de vie fait place au concept d’exploitation agricole. Ce changement de paradigme va de paire avec une spécialisation des exploitations agricoles.

Le bon sens ancestral de la polyculture-élevage a cédé sa place aux objectifs de production massive et aux économies d’échelles. Les exploitations s’agrandissent et le nombre de paysans diminue drastiquement. On voit alors apparaître d’immenses exploitations céréalières ou encore d’énormes élevages bovin. Sur 6 millions d’exploitations agricoles au début du siècle, il en reste moins de 700 000 au recensement agricole de l’année 2000.

« En une génération, la France a vu disparaître une civilisation millénaire constitutive d’elle-même»

Henri Mendras dans La Fin des paysans

1974-1992 : choc pétrolier et premiers doutes

Le premier choc pétrolier met en évidence la dépendance de l’agriculture au pétrole (forte consommation d’engrais minéraux, notamment). En 1980, le scandale du veau aux hormones secoue le monde agricole. Cette même année, le rapport Hénin, du nom d’un chercheur de l’INRA, établit un lien entre les activités agricoles et la pollution des eaux par les nitrates, les phosphates et les pesticides.

Politiquement, le début des années 1990 est marqué par les excédents agricoles et les pressions internationales contre la « concurrence déloyale » de l’Europe et de la PAC.

1992 – 2000 : crise de confiance

La fin du siècle est émaillée de crises agricoles et agroalimentaires graves comme la crise de la vache folle (1996-2000) ou le poulet à la dioxine (1999). Il n’en fallait pas plus pour que la société perde confiance envers ce système agricole qu’elle avait contribué à mettre en place depuis la Seconde Guerre mondiale.

Apparaissent également les questionnements lié à l’environnement et à la qualité des produits. On demande aux agriculture de produire mieux et aux produits agroalimentaires d’être plus traçables et transparents. De nouvelles pratiques se développent : la vente directe, le tourisme vert, agriculture biologique (les premiers règlements européens à ce sujet sont publiés en 1991 pour les produits végétaux et en 1999 pour les produits animaux).

21ème siècle : la nécessité d’un nouveau modèle agricole

Le début 21ème siècle est marqué par la crise financière de 2008-2009 et l’envolée des prix (pétroles et céréales). Cette crise illustre en quoi un secteur comme l’agriculture est intégré dans les circuits économiques et dans la mondialisation

La politique agricole menée en France et en Europe est toujours la même que celle mise en place pour vaincre la pénurie à la sortie de la seconde guerre mondiale. Pas étonnant alors que ce modèle soit aujourd’hui tant critiqué : il ne répond plus aux nouveaux enjeux de ce siècle.

Aujourd’hui, les agriculteurs n’ont plus la place prédominante qu’ils occupaient autrefois. En plus d’être moins nombreux, ils viennent d’horizon variés (paysans ou néo-ruraux) et n’ont pas les mêmes visions de l’agriculture. L’agriculture de ce début de siècle est plurielle et les attentes de la société aussi.

Nous sommes probablement à l’aube d’une nouvelle révolution agricole. En plus de répondre aux enjeux actuels, l’agriculture française devra relever le défi de nourrir une population en augmentation tout en prenant en compte la crise environnementale sans précédent et la diminution du pétrole disponible.

Sources de l’article et liens pour aller plus loin :


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